ZAP,
Cahier B, La Presse, dimanche 20 décembre 1998
- CHRISTOPHE LAURENCE, collaboration spéciale
Le petit monde musical de Dom
Minier
Moine bénédictin
depuis 34 ans, Dom Minier a rarement l'occasion de quitter Saint-Benoit-du-Lac.
Ses sorties, peu fréquentes, se résument d'ordinaire
à quelques voyages d'affaires relié à la
fromagerie de l'abbaye, dont il est également le directeur
attitré.
Mais les "affaires ont pris un autre visage avec la sortie
de Splendor, cet album de "chants grégoriens contemporains"
dont vous avez probablement entendu parler dans une de ces pubs
qu'on diffuse à répétition au petit écran.
Depuis un mois donc, le père Minier découvre les
joies de la promotion et des entrevues dans les journaux. Un
exercice peu habituel en ce qui le concerne, mais dont il s'acquitte
avec un plaisir étonnant considérant le "sérieux"
que sa vocation suppose.
Pour notre photographe, le moine de 56 ans se permettra même
une petite mise en scène. Après nous avoir invités
à faire la séance de photo dans l'église
adjacente au salon où il reçoit, le religieux
enfile sa coule cérémoniale et pose tel un professionnel
avec toute la générosité du monde. "On
se donne l'image qu'on veut bien se donner, confie-t-il à
l'auteur de ces lignes entre deux clics. Je pourrais prendre
un air imperturbable, mais je ne suis pas comme ça tout
le temps."
On comprendra que le père Minier n'est pas tout à
fait un moine comme les autres. Il fallait un minimum d'originalité
pur se lancer dans une aventure comme celle de Splendor, où
le chant grégorien millénaire est livré
sur un lit d'arrangements modernes, guitares acoustiques, claviers
synthétiques, cornemuse, flûte, quatuor à
cordes et autres batteries électroniques à l'appui.
L'idée n'est pas nouvelle. On sait le succès qu'a
connu le groupe allemand Enigma avec une formule semblable il
y a un dizaine d'années. La différence est que
la fusion vient cette fois d'une véritable abbaye, qu'elle
a été provoquée directement à la
source, par d'authentiques moines interprètes de grégorien.
De mémoire, il s'agirait ainsi d'une première.
"Nous avons pris d'anciens bâtiments et nous les
avons restaurés", lance le père Minier, en
soulignant (à gros traits) que son projet n'a rien à
voir avec celui d'Enigma, qui à ses yeux ne mettaient
pas le grégorien en valeur, ni ne transmettait de message
spirituelle".
"Splendor, dit-il en revanche, est né de l'envie
de partager ce que je vis comme religieux... de dire quelque
chose à mon temps. Faire ressentir ce que moi je ressens."
D'où l'importance d'être bien compris, de présenter
ces chants liturgiques dans un environnement contemporain, plus
facilement recevable par notre époque. "Hors du
contexte d'une célébration liturgique, sans la
gestuelle qui accompagne normalement les chants, le grégorien
devient quelque chose d'incompréhensible et d'austère.
Il fallait le faire autrement, pour le rendre plus abordable",
croit le prêtre qui, pour notre bénéfice,
a également traduit tous les textes du livret.
Précisons que seules trois pièces de Splendor
sont tirées du répertoire grégorien classique
Domine Iesu, Domine dominus noster, Narrabo le reste se résumant
à un mélange de psaumes et de poèmes religieux.
Daniel Bolduc et Bruno Fortin, deux laïcs de Drummondville,
sont responsables des arrangangements de l'album: assurément
modernes, vus de la lorgnette monacale, mais un peu "nouvel-âgeux",
si on le confronte aux véritables nouvelles tendances,
ils n'en demeurent pas moins le résultat d'un long travail
d'hybridation. L'opération "n'allait pas de soi"
et s'est effectuée petit à petit, explique le
moine. Il a fallu adapter quelques chants, faire du couper-coller,
"ne pas être esclave de la pièce qu'on chante"
tout en conservant intactes les mélodies.
Mais
le plus difficile, confie le moine, a été de trouver
l'équipe, les contacts pour le financement, les producteurs
capables d'établir un pont entre son projet et le monde
extérieur. C'est finalement avec la maison montréalaise
Coeur de Lion qu'il a trouvé les partenaires capables
de mener à bien ce chantier un peu spécial.
On imagine les réactions qu'a pu susciter Splendor au
sein de la communauté. Le père Minier se dit surpris
de l'appui que lui ont donné ses 52 confrères
de l'abbaye, notamment son supérieur le père abbé
qui aurait donné son aval sans hésiter. "Je
m'attendais à plus de protestations", dit-il. Curieusement,
ce sont ses confrères les plus orthodoxes qui semblent
lui avoir lancé les plus jolies fleurs. "Parce qu'on
y retrouve quand même le calme et la paix, malgré
l'environnement musical", croit-il.
Depuis les années quarante, une quinzaine de disques
ont été enregistrés par les moines de Saint-Benoît-du-Lac.
Le père Minier, qui fait également partie de la
Schola ("chanteurs d'élite" de l'abbaye) a
participé à plusieurs d'entre eux. Du reste, il
se permet d'insister : Splendor n'est pas un disque officiel
de l'abbaye, mais bien un projet "personnel". C'est
lui qui en assume toute la responsabilité.
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